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L'avortone

Mis à jour : 20 mai 2019

Extrait de Tyrannie limbesque

Nouvelle littéraire

J’ai appris à me construire un moi dans cette vie faite de rien. Établir mon règne fut enfantin. Que des âmes faibles et faciles à convertir! Trop faibles pour être. Dépourvues de leur petit corps sans même l’avoir habité. Trop petits, trop fragiles, malades, difformes…


Ici, les résidents d’en bas appellent ça les limbes. Mes concitoyens appellent ça chez eux. Ils n’ont guère besoin d’autres appellations, car c’est généralement le seul endroit qu’ils connaissent. Quant à moi, j’ai le vague souvenir d’un intérieur confortable, des entrailles de ma mère. Mais elle m’a tuée. Elle m’a expulsée de chez elle, jetée aux ordures.


Ici, chacun a engendré la déception de sa mère; par son apparition dans sa chair ou par sa disparition subite, sa fuite vers le néant. J’étais de la première catégorie. J’aurais pu être. Être forte, être femme. Mais d’autres femmes me l’ont interdit. Ma mort est restée secrète, tabou, inconnue. Une petite tache dans le cœur d’une traînée comme seule trace de mon passage. Quand je pense que ma petite voisine écervelée a droit à son envol de ballon annuel, à sa larme quotidienne. Je suis une force amère régnant sur des loques humaines malléables. Des rebus indignes flottant dans l’oubli. J’ai refusé d’endosser ce rôle, j’ai laissé ma trace, imposé ma voie. J’ai construit mon empire, exercé mes forces, testé mon pouvoir, afin d’être apte lorsque viendrait ma vengeance. En attendant ce moment, j’ai fait mes classes. J’ai fait grisonner vos nuages, frissonner vos avions. J’ai torturé vos oiseaux. Rien de bien grave ! Les mêmes tortures que les vivants imposent encore parfois, à leurs semblables.

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