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La vieille

Dernière mise à jour : 29 avr.


Après plusieurs années à focaliser sur mon utérus récalcitrant, j’ai regardé ma face à nouveau. Je l’ai regardé à la loupe, pour toutes les fois où je ne l’ai pas fait.


Ayoye! Mes ovaires avaient raison, j’avais l’air d’une grand-mère. L’hiver s’était installé. La neige recouvrait partiellement l’ébène de mes cheveux. J’avais des nids de poule du front jusqu’à la grande route qui me séparait les deux seins.


Les années sont come une cohorte d’ingénieurs qui travaillent sur mon corps. Elles ont construit un système d’irrigation sur mon visage. Les jeunes affirment que les larmes goûtent salé. Les vieux ignorent le goût des larmes. Ils braillent encore, mais leurs sanglots ne font qu’hydrater les fissures. Les pleures partent dans toutes les directions, se rendent jamais nulle part.


J’ai des rigoles plein la face, mais j’ose plus rire. Jeune, devant la caméra, j’offrais mon plus beau sourire. Avec l'âge, j’évite les caméras, et lorsque j’ai pas le choix, je ne souris pas. Surtout pas. Pour pas que tout craque, et que mon estime se déchire.


Sur les réseaux sociaux, je vois plusieurs nouvelles mamans faire circuler des photos de ventres mutilés. «Les traces d’un passage important!» «Une cicatrice pour prouver mon courage! » ….Non, non et non! Pour te souvenir que t’as accouché, t’as un bambin qui te poursuit à la toilette, dans le bain et sous les draps. C’est pas assez? …Une cicatrice comme preuve de ton courage? T’as remarqué que les seuls Superhéros balafrés étaient dans le camp des méchants?

Les fœtus nous étirent la peau afin de s’en faire un abri tempo pour marmot. Ils nous confient un pas du tout charmant petit tablier de graisse afin que notre surplus de chair se sente moins inutile. Et comme si c’était pas suffisant, certains poupons, dont les miens, sont trop paresseux pour sortir d’eux-mêmes. Faut leur scier une porte! L’horreur! Pour accepter leur nouveau corps, ces femmes au bedon tailladé essaient d’abord de convaincre tout l’univers internet de la beauté du carnage. Pour s’en persuader ensuite.


Si tu perds un bras dans un accident, vas-tu essayer de convaincre tes 315 amis Facebook que la vie de manchot est bien pratique? Ben non! Ça l’est pas! Tu vas l’assumer et apprendre à vivre avec. C’est pareil! La tendance patchwork, c’est pour les vêtements. Ta bedaine rapiécée sera jamais à la mode!


Ma morphologie interne ne trace pas un passage optimal pour les petits êtres qu’elle abrite. Au deuxième bébé, j’ai compris. J’aurai jamais un accouchement comme dans les films. Ça m’a pris près d’une décennie pour l’accepter. Mes ovaires se sont épuisés avant.


Le vieux Ferland disait que c’est à trente ans que les femmes sont belles. Qu’après, ça dépend d’elle. Si le vieux Ferland avait été moins dragueur et plus honnête, il aurait surtout dit qu’après ça dépend de leur patrimoine génétique, de leur portefeuille et de la vie qu’elles auront menée. Faire pousser des bébés n’est pas tout à fait une cure de jouvence.


Dans la vie, tu ne peux pas avoir l’amour inconditionnel d’une trâlée d’enfants et un ventre plat...sauf si t’as un bon chirurgien!


Un après-midi, tu découvres que t’es inutile, désuète, dépassée…ringarde (en roulant ses r comme les religieuses d’une autre époque).


À 25 ans, je pensais qu’il y avait juste les t-shirts psychédéliques, les frigos avocado, la tapisserie fleurie et la moustache en fer à cheval qui pouvaient se démoder.


En 40 ans, j’en ai appris des affaires. Les mots périment, les mentalités, les accents, les blagues, les loisirs, la façon de danser, la façon d’être…Mais avoir des idées archaïques, ça fait ben plus mal que de porter une robe rococo!


On peut assumer nos convictions, passer pour un dinosaure et s’en foutre, parce qu’on est si certain d’avoir raison qu’on peut supporter le jugement d’une génération d’ignorants. On peut se taire pour éviter tout jugement sans se dénaturer. On peut être de ceux, les rares, qui malgré leur âge, surfent sur toutes les vagues, et dont les valeurs s’acclimatent naturellement aux époques. On peut aussi faire partie du groupe de moutons qui font comme si, comme s’ils appartenaient à la catégorie précédente; ils trahissent leurs idées et leurs valeurs, pour éviter de passer pour des dégénérés.


Les jeunes ont toujours raison. Les trentenaires et les quadragénaires sont occupés à soigner leurs enfants. Les plus de 50 ans sont occupés à soigner leurs bobos. Mais les vingtenaires sont partout.

Ils parlent plus fort. Ils ignorent encore la profondeur de leur ignorance. L’existence ne leur a toujours pas démontré l’élasticité des principes.


Donc, devant les joues roses se taisent les têtes blanches.


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