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Scarlette

Extrait de Journal No 13

Roman


Ce journal donne un sens à ma vie, à mes jours qui en sont dépourvus. Je ne fais rien, j'écris que je n'ai rien fait! Voilà déjà quelque chose de fait. Une seule phrase suffirait à rassurer tous ces absurdes bien-pensants. Tant d’idiots s’imaginent que le contenu d’une année se pèse en courant d’air provoqué, en calories dépensées, en pas parcourus. Ils ne perçoivent que la profondeur du vide, celle qui les habite et celle qui meuble leurs journées. Certains n’ont jamais fait les cent pas à l’intérieur d’eux-mêmes. Faire. Détruire. Cumuler. Ils garnissent leur agenda de rendez-vous, leur mur de diplômes et leur carte de crédit. Ils ont des vies productives et ils confondent tout. Produire du sable dans le désert. Moi, je pense à ma soif, au goût de l’eau, à la cruauté de l’eau, aux enfants noyés, aux enfants soldats, aux soldats qui désertent. Je n’ai servi à rien. Mais j’ai voyagé tellement plus loin. Seulement eux, ils ont une belle butte de sable à montrer, à comparer, à la fin de leur journée.

Écrire c’est une action à compter, un geste accompli, une preuve pour l’histoire. Une seule phrase suffirait à rassurer tous ces absurdes bien-pensants. Et néanmoins, elles se multiplient. Il y a tant à dire sur les journées d’absence, sur les matins d’errance. Raconter tout ce que nous n’avons pas fait, tout le déplaisir que nous n’avons pas eu, tous les gens que nous n’avons pas méprisés. Raconter aussi tout le mal qui nous a habités, qui nous a grugés, toutes les secondes que nous avons vu passer.

Étudiante, employée, abonnée au gym, j’ai pourtant bien des chapeaux, bien des occupations. Je ne fais jamais rien. Trop lâche, je meuble chaque instant. Pour m’étourdir. Pour oublier la soif. Produire du sable dans le désert. Lorsque ma butte est la plus haute, je me cache derrière pour t’écrire. Pour recenser les idées noires.

Je me bats pour des chiffres. Rester focalisée. Des chiffres et encore des chiffres. Sur un relevé de notes, un chèque ou une balance. Des chiffres pour donner une valeur à ma vie. Les mots me blessent, m’affligent, me hantent, m’agressent. Les chiffres me vantent, me recouvrent d’un beau vernis, me sauvent. Être la meilleure, la plus mince. Atteindre une perfection mesurable. Contrôler une partie de ma vie. Une mince partie.


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